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29.11.2007
Zones de non-droit
Dans les Bouches-du-Rhône, un certain nombre de travailleurs étrangers saisonniers sont employés plus longtemps que ne l’autorise la loi. De fait, ils pourraient voir leur situation requalifiée et leurs vrais droits rétablis comme l’accès aux soins !
Depuis 2003, M. Habib Chorfa s’est perdu dans les limbes de l’administration française. Cet ouvrier agricole marocain vient régulièrement en France depuis 22 ans pour travailler dans des exploitations des Bouches-du-Rhône. Ahmed Habib Chorfa participe aux récoltes des pêches et des pommes entre début avril et fin décembre. Huit mois là où la loi en exige six, sauf dérogation. Ahmed doit se conformer à une certaine cadence pour être certain d’être engagé l’année d’après, il transporte des kilos de cagettes, taille les arbres... « Si tu en portes pas autant que les autres, tu reviens pas. Avec les ordinateurs, ils savent si tu fais tes 60 caisses par jour. » Au cours de ce travail, qui lui rapporte entre 900 et 1 200 euros par mois, cotisations comprises, ce père de famille de 50 ans, s’est esquinté la santé. Un jour, en 2002, il a chuté d’un arbre. C’est là que les limbes ont commencé. « Je suis tombé sur le dos en plein sur une brouette, explique-t-il. « On n’a rien trouvé à la radio ». « Mais moi j’avais toujours mal. » Il réclame d’autres examens qui, selon ses dires, finissent par conclure à une hernie discale.
Pénible et précaire
« On peut considérer le travail de ces ouvriers saisonniers comme très pénible au regard non seulement des tâches effectuées mais aussi du rythme de travail », témoignent Samia Haftari et Frédéric Ghio du service juridique du groupement FNATH des Bouches-du-Rhône. Bien souvent, les employeurs profitent de leur précarité et leur imposent des horaires peu respectueux de la réglementation (heures supplémentaires non rémunérées, dépassement de la durée légale hebdomadaire de travail, pas de repos hebdomadaire, paiement au smic quelque soit la qualification du poste occupé, mise à disposition auprès d'autres employeurs...). En outre, ils subissent insalubrité, manque d’hygiène et conditions d’hébergement indignes. « Tout le monde semble découvrir l'existence de ces saisonniers agricoles étrangers sous contrats dits “OMI” (Office des migrations internationales) », souligne le Collectif de défense des travailleurs étrangers saisonniers dans l’agriculture des Bouches-du-Rhône (Codetras) qui vient de saisir la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde). Les discriminations sont nombreuses concernant cette catégorie de travailleurs puisque bien souvent ils ne peuvent pas prétendre aux droits prévus pour les travailleurs permanents : interdiction de regroupement familial, impossibilité d'obtenir un titre de séjour, pas d'accès au RMI, interdiction de s'inscrire à l'ANPE, retraite à moindre taux, formation impossible... (lire notre encadré).
Féodal
Pourtant, ces travailleurs « exercent “ en toute légalité ” leur activité sous couvert d'un contrat de type féodal », explique ce collectif. « Ils n'ont de saisonnier que le nom et sont employés massivement dans ce département depuis maintenant plus de 30 ans… par des employeurs qui déposeraient le bilan s’ils ne pouvaient pas y recourir ! Ces travailleurs n'ont jamais fait parler d'eux, subissant abus et injustices en silence, du fait de la précarité de leur statut et de leur extrême dépendance vis-à-vis de leur employeur. » Les institutions aggravent ce rapport de force comme la Mutualité sociale agricole (MSA) qui semble clore hâtivement, selon nos informations, les dossiers d'accident du travail. « On a assisté à des cas où la MSA avait déclaré l'état guéri alors que l'expertise ordonnée par le tribunal a permis à un adhérent d'obtenir un taux d'IPP de 10 % ! », confirme-t-on au groupement de Marseille. Rappelons que le taux d'IPP peut avoir une incidence en matière de droit au séjour puisqu’un étranger titulaire d'une rente accident du travail ou maladie professionnelle avec un taux supérieur ou égal à 20 % peut se voir octroyer un titre de séjour.
Nos dirigeants connaissent bien le problème puisque tout récemment, à l’Assemblée nationale, un député de la majorité a vu son amendement refusé dans la discussion sur le projet de loi portant sur la maîtrise de l’immigration. Il voulait faire sauter la dérogation qui permet de porter les contrats des saisonniers à huit mois. Demande rejetée par crainte de voir facilitée l’obtention d’un titre de résident en requalifiant son contrat en contrat de travail permanent... Pourtant, dans le département des Bouches-du-Rhône, il semblerait que ces dérogations soient systématiquement accordées.
Titre de séjour
De son côté, en 2003, la caisse d’Habib Chorfa le déclare consolidé avec une incapacité permanente partielle (IPP) de 8 %. « Mais, moi, j’arrive toujours pas à marcher. Pour moi, c’est pas fini. Je suis au lit, j’ai fait huit mois de clinique, j’ai été opéré, je prends des médicaments et je ne suis pas sorti d’affaire contrairement à ce qu’ils disent ! » Habib Chorfa conteste, en effet, sa consolidation. Quatre ans après, au printemps dernier, le tribunal administratif de Marseille reconnaîtra que cet ouvrier « est fondé à soutenir qu’il continue à subir les effets de son accident du travail. » C’est aussi pour cette raison, qu’il réclame depuis deux ans, un titre de séjour pour « étranger malade ». En 2005, il avait épuisé ses autorisations provisoires de séjour. La préfecture des Bouches-du-Rhône a rejeté ses demandes répétées. En juillet dernier, enfin, cet ouvrier cassé obtient du tribunal administratif qu’il enjoigne au préfet de lui délivrer une carte de séjour temporaire. Mais la préfecture a fait appel. Pour l’instant, l’histoire s’arrête-là... À ce jour, son titre de séjour est toujours en suspens, d’autorité. Le tribunal a appuyé sa décision sur le fait que M. Habib Chorfa devait être considéré comme un salarié permanent et devait pouvoir bénéficier des droits afférents. C’est-à-dire, depuis juillet 2006, un titre de séjour d’un an renouvelable sous condition. De plus, comme l’a souligné la commissaire du gouvernement, ce tribunal a considéré que son retour au Maroc l'empêcherait d'avoir accès aux soins dont il a toujours besoin. « Ici, c’est le pays des Droits de l’Homme, c’est ce qu’on dit, fait-il remarquer déçu et amer. Mais là-bas, au Maroc, dans mon pays, on n’a pas d’assurance. Pourtant, on nous fait cotiser. Il y a des charges sur nos fiches de paye. En plus, on nous fait aussi payer les frais de notre employeur à chaque fois qu’il nous réemploie tous les ans : visite médicale et transport. On le paye de notre poche. 300 euros. » « Pour moi, j’ai rien gagné. J’attends toujours mon titre. Je peux rester, mais je ne peux pas travailler, je n’ai pas de chômage. Je vais aux Restos du cœur. Je suis hébergé chez un ami. Je suis très malade et je me sens au milieu de nulle part. La France, elle, elle me fait venir et maintenant c’est très dur. Ma famille m’attend là-bas, mais moi je ne peux pas les faire venir. » Ahmed a devant lui, la perspective d’un long bras de fer avec, au bout, peut-être, la possibilité de reprendre une activité adaptée et de la poursuivre s’il remplit toujours les conditions. La situation de ces travailleurs limite considérablement les plaintes ou la simple réclamation de leurs droits, même si le Codetras annonce 300 dossiers équivalents à celui de M. Habib Chorfa... Quand ils décident de se rebiffer, ces travailleurs sont souvent forcés de rester sur le territoire français en situation irrégulière afin de pouvoir faire valoir... leurs droits !
http://www.fnath.org
http://www.halde.fr
http://www.codetras.org
Pierre Luton
| Discrimination La Halde saisie Le Codetras a saisi la Halde au sujet du caractère discriminatoire de la situation faite aux salariés saisonniers étrangers dont un certain nombre pourraient être requalifiés en travailleurs permanents. Par exemple, en ce qui concerne la protection médicale, les travailleurs saisonniers ne peuvent, pendant leurs mois de congés, accéder au système de santé français, alors qu’ils y cotisent au même titre que les autres travailleurs en France. Le remboursement de leurs soins, par exemple au Maroc, est possible théoriquement par la Mutualité sociale agricole (MSA) mais se révèle en pratique inappliqué. En cas d’accident du travail qui se prolonge après la fin de leur contrat, ils se retrouvent en situation irrégulière et mettent souvent des mois à obtenir une autorisation provisoire de séjour (APS). Les questions suivantes sont posées : l’enfermement de travailleurs étrangers agricoles à titre permanent dans un statut de travailleurs saisonniers constitue-t-il une discrimination ? Quelles solutions la haute autorité préconise-t-elle pour y remédier ? |
11:04 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : fnath, isère, chartreuse, dauphiné, solidarite, handicap, entraide
15.11.2007
Encore des efforts !
La loi de février 2005 a fait de la scolarisation une priorité. Elle s’est fixé, notamment, d’assurer à l'élève, le plus souvent possible, une scolarisation en milieu ordinaire au plus près de son domicile en lui garantissant la continuité d'un parcours scolaire (APE 244 mars 2005).
Cent soixante mille enfants handicapés, environ, sont scolarisés en cette rentrée 2007, selon le ministère de l’Éducation nationale, la majorité dans le premier degré - dont 7 % dans l'enseignement privé, un effectif qui va croissant ces dernières années.
Un progrès que souligne le délégué interministériel aux Personnes handicapées Patrick Gohet (1) : « L’école ordinaire réalise de plus en plus les adaptations nécessaires à l’accueil d’élèves handicapés… Les moyens nécessaires à la scolarisation des élèves handicapés ont été sensiblement accrus, notamment par la création de classes d'intégration scolaire (Clis, lire encadré), d’unités pédagogiques d’intégration (Upi), de postes d’auxiliaire de vie scolaire (AVS)… Mais des initiatives restent à prendre pour réaliser pleinement les objectifs de la nouvelle politique du handicap. »
Pas de solutions
En effet, près du quart des enfants handicapés ne sont pas scolarisés, selon la fédération des Associations pour adultes et jeunes handicapés (Apajh) ! Une proportion qui atteint 94 % en cas de polyhandicap et 78 % en cas de retard mental sévère. 10 à 15 000 enfants n’ont pas de solutions pour cette rentrée scolaire 2007, un chiffre toujours avancé par l’Apajh. « Les enfants dont le projet permet d’envisager une scolarisation en école ordinaire bénéficient souvent des parcours les plus aboutis en ce qui concerne l’intégration sociale et professionnelle, rappelle Fernand Tournan, président de cette fédération. Si l’on veut réussir la réforme, il faut véritablement un pilotage fort de l’Éducation nationale, tout en s’assurant de la coopération du secteur spécialisé. » Pour l’instant, un projet de texte réglementaire qui régirait la coopération entre éducation ordinaire et éducation adaptée n’a toujours pas vu le jour. « Aucun enfant ne présente de parcours linéaire, reprend M. Tournan. Il faut savoir évoluer et pouvoir proposer après un temps en école ordinaire, un retour provisoire (ou non) en structure adaptée. »
Insuffisance de moyens
Les listes d’attente importantes en établissements spécialisés témoignent de l’insuffisance des moyens qui devraient concourir à la réussite de la loi. L’intégration en milieu scolaire demande plus de personnels ainsi que des crédits importants alloués à la formation des enseignants spécialisés, des « référents de scolarisation » (2) et des AVS ou EVS (emploi vie scolaire). Ces derniers sont en nombre nettement insuffisant, leur statut est extrêmement précaire et leur formation peu développée.
Si, globalement, la situation dans le primaire connaît des progrès, en revanche, la pénurie se fait sentir à partir du second degré. La scolarisation chute brutalement à l’entrée au collège. Les enfants sont accueillis en établissements spécialisés (IME, IMPro), dans des Upi, des sections d’enseignement général et professionnel adapté (Segpa), qui reçoivent également les jeunes en grandes difficultés scolaires, ou en établissements régionaux d’enseignement adaptés (Erea). Le plan d’ouverture de 200 nouvelles unités pédagogiques d’intégration, par an, est poursuivi. Enfin, la situation dans l’enseignement supérieur s’avère très insuffisante. En 2004-2005, on recensait 7 600 étudiants handicapés ou malades, soit 0,3 % du nombre total d’étudiants inscrits (plus de 2,2 millions) (3) !
(1) Bilan de la mise en œuvre de la loi du 11 février 2005 du délégué interministériel aux Personnes handicapées, Patrick Gohet : www.handicap.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport_Gohet.pdf
(2) Le référent de scolarisation est le pivot de la scolarisation ordinaire dans le cadre du projet personnalisé. Il se trouve à la maison départementale des personnes handicapées et constitue l’interlocuteur privilégié des parents et des enseignants.
(3) Chiffres Drees-Mars 2007
Lignes d’appels
Des associations, comme l’association des paralysés de France (APF) ou l’Apajh… et le ministère de l'Éducation nationale ont mis en place des numéros d’écoute durant la rentrée scolaire. Selon le ministère, 40 % des appels ont concerné les difficultés d’obtention d’un auxiliaire de vie scolaire (AVS) et une grande majorité de demandes ont porté sur des questions matérielles. Ainsi Pierre-Yves a joint le ministère pour tenter de débloquer son dossier en souffrance au rectorat. Son fils est atteint d’une hémiparésie (forme d’hémiplégie plus légère). L’enfant, en deuxième année de clis, a fait des progrès récents en graphisme. La manipulation d’un clavier lui permettra de progresser. Un accord de principe a été donné, mais le financement tarde à venir. De guerre lasse, Pierre-Yves a acheté l’ordinateur et appelé : « La même personne suit notre dossier et rappelle pour nous tenir au courant. Mais je ne suis pas totalement certain de son efficacité face à la lourdeur des différentes administrations qui se rejettent perpétuellement leurs responsabilités... »
Manque d’information
À l’Apajh, par exemple, les appels reçus témoignent des difficultés persistantes rencontrées par les familles, mais aussi du manque d’information général : « Parents et enseignants, rapporte Marie Aubert-Blanche, responsable du service, ne connaissent pas forcément bien le processus d’intégration scolaire et les éléments clés des dispositifs de la loi 2005. Cette méconnais-sance concerne notamment le rôle central des enseignants référents. Dans certains départements, ils sont surchargés de dossiers et ne peuvent travailler efficacement. » Souvent, aussi revient le même leitmotiv : il manque des AVS. N’ayant pas reçu à temps la décision d’orientation de leur commission des droits et de l'autonomie, des parents se retrouvent démunis. Il ne reste plus de place en structure spécialisée et un des deux parents, souvent la mère, est contraint de garder leur enfant à la maison. « Nous orientons vers toutes les pistes possibles. Il nous est arrivé de faire bouger un dossier grâce à une chargée d’intégration scolaire au ministère de la Solidarité ! »
I.G.
photo BSIP / Mendil
....................Un (mauvais) exemple parmi d’autres ....................
Alors que la loi le permet et malgré les engagements du gouvernement précédent, les enfants sourds ne bénéficient que trop rarement de projets scolaires qui tiennent compte du choix linguistique de leur famille, vient de faire savoir l’Union nationale pour l’insertion sociale des déficients auditifs (Unisda). Le développement par le gouvernement du recours aux auxiliaires de vie scolaire (AVS) n’est en aucun cas une réponse adaptée aux besoins des jeunes sourds, puisque la maîtrise des différents modes de communication fait l’objet de formations conséquentes et de professions spécifiques.
Les clis (classes d'intégration scolaire) sont des classes spécialisées dans une école ordinaire. Leur effectif ne dépasse pas 12 enfants qui bénéficient d’un enseignement adapté et d’une participation à des séances avec les autres classes de l’école. Les clis se différencient selon le type de handicap, il en existe 4 sortes, selon le type de déficience, mentale, motrice, visuelle ou auditive. L'évaluation des besoins est réalisée par une équipe pluridisciplinaire placée auprès de la commission des droits et de l'autonomie de la MDPH.
Nouvelles mesures
La nouvelle secrétaire d'État aux Personnes handicapées, Valérie Létard, a annoncé, en septembre dernier, un plan d’action, pour cette rentrée, dans le but d’améliorer la scolarisation des enfants handicapés : 2 700 postes d'assistantes de vie scolaires individuelles (AVS-I) devaient être créés ainsi que 200 unités pédagogiques d'intégration (Upi). Une plateforme téléphonique nationale a également été mise en place (lire nos informations).
Par ailleurs, un droit opposable à la scolarisation pourrait être institué, comme l’a indiqué à plusieurs reprises le nouveau président de la République, notamment le 9 juin dernier. Mais ce projet n’a pas encore abouti et ses contours doivent être précisés, comme le souligne le délégué interministériel aux Personnes handicapées.
11:03 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : fnath, isère, chartreuse, dauphiné
01.11.2007
Les ailes froissées de Frida
Il y a cent ans naissait une grande artiste mexicaine, accidentée de la vie, tout emprunte d’excès et de pudeur : Frida Kahlo. Un de ses biographes français revient sur cette peintre hors norme, précurseure, confrontée à la maladie et au handicap. Suggestion de lecture d’été.
Un ruban autour d’une bombe », dira d’elle André Breton, le fondateur du surréalisme. « Le plus grand peintre du monde », ajoutera, forcément dithyrambique, le peintre muraliste Diego Rivera, à la fois son maître et son mari. Il y a tout juste cent ans, naissait Frida Kahlo, peintre mexicaine inclassable, comme le fut son existence, accidentée de la vie à bien des égards, personnage de force et de combat, contrasté. Magdalena Carmen Frieda Kahlo Calderón est née le 6 juillet 1907, à Mexico. De sang espagnol et indien par sa mère, descendante de juifs hongrois installés en Allemagne par son père qui était photographe et peintre. Depuis ce Mexique mal connu des Européens, insiste Pierre Clavilier, 41 ans (1), un de ses biographes, cette femme a réussi à se hisser au rang des grands parmi les peintres de sa génération. Malgré ses handicaps. Ou, sans doute, à cause d’eux... Invitée, et soignée, aux États-unis, elle a également réalisé des séjours en Europe, dont un en France à l’invitation de Breton. Le Louvre acquiert son tableau « The Frame » (« Le cadre ») visible aujourd’hui au musée d’Arts modernes du centre Pompidou (Beaubourg) à Paris. Son œuvre est composée de quelque 150 peintures. « Les deux Frida », « Unos cuantos piquetitos » (« Quelques-uns parmi tant de petits coups »)... sont considérées parmi les plus célèbres, rappelle le musée qui lui est consacré à Mexico.
Poliomyélite
Frida Kahlo a utilisé ses 45 années de vie pour peindre, faire valoir son indépendance, affirmer son statut de femme, dépasser sa condition et réaliser ses ambitions. « Elle a aussi mis toutes ces années à mourir des maladie et accident qui l’ont touchée ». À six ans, elle souffre de poliomyélite et en conservera de graves séquelles. Mais elle se relève et s’adonne au sport qui lui permettra de consolider son corps. À 18 ans, elle subit un accident de bus, dans lequel une barre de fer lui transperce l’abdomen. Son utérus est touché. Depuis, elle passera une grande partie de sa vie, à intervalles réguliers, immobilisée, toujours dans la crainte d’une paralysie et d’une infirmité totales. Au total, elle portera plus de 25 corsets dans les dix dernières années de sa vie. Confrontée à la menace de la gangrène, elle subira l’amputation de sa jambe droite. Mais son infirmité est aussi le point de départ de son art. Allongée, elle se fait bricoler un chevalet qui lui permet d’esquisser ses premiers dessins, d’affiner ses traits, de développer sa peinture, d’élaborer son œuvre picturale.

Et pourtant elle peint
« Une œuvre toujours complexe, ajoute Clavilier, qui renferme de nombreux symboles européens, hispaniques, indiens et qui fait même appel à la mythologie arabe... » Une œuvre que beaucoup ont rangée dans le surréalisme mais qui, à bien des égards, s’en échappe... Elle ne peint pas ses rêves, mais sa réalité. La vie de Frida Kahlo a suffisamment été complexe et remplie pour que son œuvre ne se résume pas à un courant, semble dire ce biographe qui nuance aussi le portrait qu’il a réalisé d’elle. « Je n’ai pas voulu dire d’elle qu’elle avait eu les ailes brisées. Mais froissées, assurément. » « À la manière de Galilée, je pourrais m’exclamer : malgré tout ce qu’elle vit, pourtant elle rit. Et pourtant elle peint ! » « Frida a défié la vie en même temps qu’elle a défié les handicaps. Elle les a renvoyés aux frontières de l’impossible. » Même si certains champs de son art lui ont été inaccessibles. S’adonner, comme son mari, à la réalisation d’une fresque murale, qui était le genre majeur au Mexique à cette époque, était tout bonnement, physiquement, impossible pour elle. « Elle est allée jusqu’à développer une force de conviction, ou de protection, qui lui ont permis de nier ce qui faisait d’elle une femme menacée de tétraplégie tant dans son corps, en multipliant les aventures amoureuses, séduisant amants et amantes, tant dans sa vie sociale affranchie à une époque et dans un pays où le handicap et le fait d’être femme, de surcroît libre, étaient tout autant des facteurs discriminants. »
Elle développe aussi une activité politique en rejoignant un temps le parti communiste et en hébergeant, avec son mari, Léon Trotski et sa femme.
Body art
Dans son œuvre, dans ce qui a trait aux représentations de son corps, elle parvient à faire oublier les stigmates de ses blessures. Mais, symboliquement, par ailleurs, elle représente ses tourments physiques et psychiques. En même temps, elle utilise son corps comme matière première et a ouvert la porte à ce qui s’exprimera après sous le vocable de « body art » ou art corporel (suite à la libération sexuelle, le corps a pu être exploité comme un sujet central par des artistes plasticiens). « Frida a toujours eu ce génie de précéder son temps, d’annoncer les mœurs et les arts à venir. » Quoi qu’on en pense... Et même si une grande partie des problèmes auxquels elle a été confrontée demeurent : l’intégration des personnes handicapées dans la société, la réflexion sur sa souffrance, le délicat sujet de la dépendance, celui de la fin de vie et du suicide...
Les deux Frida
Sa grande particularité aussi a été d’avoir cherché son double constamment. Demandez plutôt à son biographe ! À qui ressemble le plus Frida Kahlo ? « À Frida Kahlo, évidemment..., répond sans sourciller Pierre Clavilier. Cette artiste est au minimum bicéphale. Elle est en permanence à la recherche de son double. Elle représentera souvent deux Frida. En 1937 dans le tableau “Ma nourrice et moi”, les deux personnages auront les traits de l’auteur. » « Pour mieux la comprendre, j’aime bien aussi la comparer à Jérôme Bosch », ce peintre fantastique du XVIe siècle, reconnu par les surréalistes comme un maître. Ce réalisateur magistral de tableaux parcourus de bestiaires fantastiques et peintre de la difformité s’il en est. « Beaucoup d’artistes ont eu à faire face à des infirmités, remarque Clavilier. Que dire de la surdité de Beethoven, de celle de Ronsard ? » Et pour en finir, provisoirement, avec ce jeu des miroirs et des comparaisons, ce portrait, qui figure sur la couverture du livre de Clavilier : une photo prise par son père, à l’origine noir et blanc, retouchée par l’artiste qui souligne ses multiples origines jusqu’à ce duvet au-dessus de ses lèvres (notre photo). Elle et elle-même, superposées... par elle-même.
Miroir
Frida Kahlo serait-elle devenue Frida Kahlo si elle n’avait pas été handicapée ? « Certainement pas, affirme Pierre Clavilier. Il modère. Handicap ou non, quelqu’un qui veut vraiment réaliser une œuvre va jusqu’au bout de sa démarche. Mais, ce qui est sûr, c’est qu’elle a transformé et dépassé ses handicaps. Elle a même réussi à tendre ce miroir aux personnes valides car elle savait exploiter des sujets universels qui dérangent. Ses maladies, ses arrêts, l’ont obligée à voir le monde différemment, à réfléchir. Je la comprends puisque moi-même je suis atteint d’une maladie orpheline des yeux non reconnue et souffre d’une pathologie cardiaque. » « Je ne veux pas dire qu’il faut être handicapé pour se réaliser ou qu’il faut aduler cette artiste seulement parce qu’elle est handicapée, mais je constate que ces longs mois d’alitement, d’angoisse, d’attente, n’ont été que l’occasion de mûrir son esprit artistique, d’exprimer ses talents. » Et, contre mauvaise fortune bon cœur, de les coucher sur ses toiles. Jusqu’au jour où, à bout, elle décide, veut-il croire, d’éteindre les lumières. Même si là, encore, au dernier souffle, se poursuit une légende à multiples facettes : « trois versions au moins de sa disparition, en 1953, circulent dont la thèse du suicide, par amour pour cette vie qu’elle ne pouvait plus vivre. » Finalement, demeure, témoin tangible, son œuvre qui narre sa vie, ses méandres et ses victoires, son côté sombre et sa lumière.
Pierre LUTON
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